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Don't look now

Le cinéma compte nombre de génies oubliés. Parfois, l’amour inconsidéré d’un cinéaste ou le réveil tardif d’un critique permet à cet artiste de retrouver la place qu’il mérite.
Ainsi, des créateurs comme Michael Powell réalisateur du Narcisse Noir et du Voyeur ont été injustement oubliés. Il a fallu l’intervention de passionnés comme Martin Scorsese ou Quentin Tarantino pour leur accorder un rang digne de ce nom dans le Panthéon du cinéma.
Ces réalisateurs sont d’autant plus ignorés qu’ils ont collaboré à des genres peu ou pas appréciés par la critique, comme le cinéma fantastique ou d’horreur. Je pense particulièrement à la filmographie d’un réalisateur comme Nicolas Roeg qui, durant les années 70 et le début 80, fut à l’origine de films magnifiques mais injustement ignorés.


Qui est-il ?

Nicolas Roeg commence sa carrière en qualité de technicien. Tout d’abord comme opérateur caméra, réalisateur de seconde équipe puis directeur photo, il collabore ensuite avec les plus grands : David Lean sur Laurence d’Arabie, Roger Corman sur image filmLe Masque de la mort rouge ou encore François Truffaut sur Fahrenheit 451.

Sa carrière de réalisateur, il l’inaugure avec Performance en 1970, film ovni autour d’une star qui accueille un assassin en cavale. Si Nicolas Roeg préfère citer Donald Cammell comme co-réalisateur du film, sa première réalisation témoigne d’un incroyable talent. Le montage est ultra-travaillé, tandis que la direction d‘acteurs est impeccable.

Son deuxième film, La Randonnée, place deux enfants dans le bush australien. Le visuel du film est magnifique tandis que le jeu des comédiens est toujours de grande qualité.

Si La randonnée est un grand film, il réalise son chef-d’oeuvre en 1973 : Don’t look now, connu en France sous le nom : Ne vous retournez pas. Ce film fantastique est adapté de Daphné du Maurier, romancière anglaise qui avait déjà eu l’honneur d’être mise en scène au cinéma par le maître du suspense : Hitchcock (pour Les oiseaux, Rebecca)
. Don’t look now débute par la perte d’un enfant qui conduit un couple à s’installer à Venise. Autour d’eux des évènements étranges vont se multiplier : corps repêchés dans le canal de Venise, rencontre d’une aveugle medium… Don’t look now est un film humain, son but n’est pas uniquement de vous faire frissonner. C’est avant tout un film magnifique sur le thème du deuil.
Nicolas Roeg refuse le recours au pathos, ou tout autre moyen, pour déstabiliser le spectateur. La scène d’ouverture est, à ce titre, magistrale dans sa construction : la mort de l’enfant est présentée grâce à un maelström d’images sans aucun son. Les images ici s’entrechoquent dans un ballet mortuaire : une diapositive couverte de sang, un deuxième enfant qui court en direction d’une mare, un ballon rouge sur la surface de l’eau…image film
La mise en scène ne montre pas, elle suggère, construit un sens qui demande l’intervention du spectateur. Nicolas Roeg va tout le long du film nous faire ressentir les sentiments de ses personnages, leur peur, leur désarroi. La détresse provoquée par la perte de leur enfant les entraînera dans une Venise labyrinthique, loin de la représentation hollywoodienne habituelle. Le film s’éloignera des circuits touristiques pour nous donner à voir des impasses devenues de véritables coupe-gorges où règnent les rats.
Roeg, en plus de nous soigner des images magnifiques dans un superbe cinémascope, est un monteur de génie. Son film démontre l’étendue de son langage cinématographique, nous poussant à réévaluer notre conception même du montage classique. Le réalisateur se joue de notre perception, mêlant flashbacks et flashforwards (vision de l’avenir), mais sans jamais nous perdre. Le réalisateur ne manipule pas seulement le temps mais aussi l’espace : il s’amuse avec les raccords dans l’espace pour déstabiliser son spectateur, en réunissant par le montage différents espaces qui ne pas toujours concomitants.

Mum, I see dead people

Roeg, à la différence de Night Shyamalan avec le Sixième sens, ne nous prépare pas un ensemble de balises que nous devons connecter pour comprendre la résolution finale. Il n’est pas là pour construire un récit malicieux, il nous parle avant tout de la vie en général, de la mort mais aussi d’amour.
Le film contient ainsi l’une des plus belles scènes de sexe du cinéma. Grâce à la musique de Pino Donaggio et à un montage qui refuse toute continuité temporelle, nous assistons à un éblouissant concentré d’émotions.
Le film, à la manière d’un film de David Lynch, nous donne plus à ressentir qu’à comprendre. Pour autant, chez ces deux cinéastes, rien n’est laissé au hasard. Le film de Roeg tout entier nous prépare à l’absurde, à l’horreur des plans finaux qui sont la résultante de tout ce que la mise en scène a construit auparavant. Pourtant, comme le personnage principal, nous ressentons cette fin logique inexorable, sans pouvoir rien faire, ni même nous retourner.
image film
Don’t look now
est souvent considéré comme le chef-d’œuvre de Nicolas Roeg qui trouve dans cette histoire un pendant à sa mise en scène et sa vison fragmentaire du monde. Que ce soit dans Eurêka ou L’homme qui venait d’ailleurs, le cinéaste aime déconstruire ses récits et mêler les époques, jouer sur les perceptions de ses personnages.
Suite à l’échec d'Eurêka (la MGM refuse carrément de le distribuer, trouvant le film trop étrange), son cinéma perdra de sa puissance, dans une cinématographie devenue pop-corn et par là même très éloignée de ses exigences d’auteur.

Conclusion

Regarder ce film est une expérience identique à la visite d'un musée d’art moderne, où votre perception s'entremêle avec celle de l'artiste. Si vous êtes prêt à l'accepter, le film s'apparentera à une expérience extra-sensorielle et restera longtemps gravé dans votre esprit.


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